Ozinzen

De grands Vikings aux yeux bleus, donneurs de sperme ? Le sperme en provenance du Danemark connaît un immense succès

don de sperme homme beau

La banque de sperme Cryos est devenue un eldorado pour les femmes seules, mariées avec une autre femme ou avec un homme, et qui veulent devenir mère d’un enfant qu’elles auraient porté. Elle fournit dans le monde entier des spermatozoïdes congelés – et danois.

Posons le décor : une banque de sperme implantée dans l’un des pays aux lois les plus libérales concernant la procréation médicalement assistée. Un site Internet grâce auquel on peut choisir un donneur comme sur catalogue : taille, groupe sanguin, couleur de la peau, des yeux et des cheveux, mais aussi son de la voix, écriture manuscrite, interview détaillant ses goûts, les habitudes et le mode de vie, profil psychologique, et même des photos du temps où il était bébé… De nombreuses études ont montré que le critère physique le plus important chez un homme (ce qui va le rendre attirant ou non aux yeux d’un grand nombre de femmes), est la taille. Les homme grands sont jugés plus attirants que les petits, bien entendu ce n’est pas le seul critère de goût, mais c’est le critère numéro un.

Chez Cryos, il est presque possible de tout connaître sur son donneur – sauf sa véritable identité, même s’il peut choisir de ne pas rester anonyme et donc d’être joignable quand sa descendance aura atteint ses 18 ans.

« Bébé sur catalogue », « Choisir son bébé en un clic », « Sperme de luxe »… Presque tous les articles parus sur Cryos insistent sur la dimension catalogue de l’entreprise, qui laisse aux parents le soin de choisir quasiment tout chez leur bébé. À lire certains des témoignages que la banque publie sur son site, on ne peut d’ailleurs s’empêcher de ressentir un petit malaise : « Nous ne pourrions pas être plus satisfaits de notre petit bébé de quatre mois », écrivent ainsi de jeunes parents comme s’ils rédigeaient un commentaire sur TripAdvisor.

Il y a encore dix ans, Cryos faisait sa com sans complexe sur la dimension made in Denmark de son offre : « Félicitations, c’est un Viking ! » proclamait le slogan, promesse de beaux bébés blonds et vigoureux.

Il y a quelques années, l’entreprise a essuyé un sérieux bad buzz après avoir annoncé qu’elle n’acceptait plus de dons de donneurs roux car la demande n’était pas assez forte. Aujourd’hui, elle montre patte blanche pour démonter les soupçons de racisme. Le nouveau catalogue permet de choisir entre « Caucasiens », « Africains », « Asiatiques », « Hispaniques » et « Moyen-Orientaux ». Le nouveau slogan se veut aussi plus sobre : « La plus grande banque de sperme du monde », tout simplement. Eugénisme ou pas, les personnes ayant recours aux services de Cryos ne le font en principe pas pour avoir des bébés « parfaits » : quand on fait appel à une banque de sperme, c’est généralement parce qu’elle représente le seul moyen d’avoir des enfants biologiques.

En France, le don de gamètes est obligatoirement anonyme et gratuit. L’offre est extrêmement faible par rapport à la demande et les couples hétérosexuels candidats à l’insémination artificielle avec donneur (les seuls à y avoir droit) se trouvent sur des listes d’attente longues de plusieurs mois, voire plusieurs années.

Au Danemark, en revanche, depuis 2007, les donneurs peuvent choisir d’être anonymes ou non. Et si, techniquement, ils ne peuvent pas être payés, il est permis de les « récompenser », à hauteur de quelques dizaines d’euros par don – le montant varie en fonction de la qualité du sperme et du fait que le donneur accepte ou non de lever son anonymat. Pas étonnant, dans ces conditions, que ce petit pays soit aujourd’hui le principal pourvoyeur de paillettes de sperme de la planète.

Ce n’est certainement pas un hasard si Cryos s’est implantée en 1987 à Aarhus, ville universitaire où de nombreux étudiants viennent régulièrement donner leur sperme pour arrondir leurs fins de mois. Aujourd’hui, le sperme récolté dans les quatre banques danoises et dans la filiale américaine, en Floride, est congelé, transformé en ce qu’on appelle des « paillettes » et livré dans une centaine de pays : plus de 90 % de la production est exportée, et 60 % des clientes qui viennent se faire inséminer au Danemark sont étrangères.

Depuis 2009, Cryos peut livrer à des clients privés : si l’on n’est pas suivie par un gynécologue dans un processus de PMA, on peut se faire livrer chez soi les paillettes et un kit d’insémination artificielle, fourni avec notice détaillée, pour tenter de concevoir un bébé dans son salon. Une aubaine pour les femmes seules ou lesbiennes qui vivent dans des pays où la PMA n’est pas autorisée. La France est ainsi l’un des dix plus gros marchés de l’entreprise danoise.

Un couple de Lesbiennes, parties en Belgique pour concevoir leurs deux premiers enfants, ont fini par apprendre que les donneurs qui fournissaient la clinique étaient danois. Pour le troisième, elles sont allées directement à la source.

Cryos répond à un besoin qui, s’il n’est pas nouveau, a beaucoup évolué au cours des dernières années. Il y a encore dix ou quinze ans la majorité de ses clients étaient des couples hétéros. « Aujourd’hui c’est une minorité, ils représentent 40 %. Le plus grand groupe est celui des femmes seules, qu’on ne voyait pas avant. Ce sont surtout des femmes qui ont fait de leur carrière une priorité. Enfin, 10 à 15 % de nos clients sont des couples lesbiens ». Cette modification de la clientèle a aussi changé le marché. Les couples hétérosexuels ne voulaient pas beaucoup d’informations. Les femmes seules et les couples de femmes, elles, veulent en savoir plus. Elles n’ignorent pas que leur enfant pourra poser des questions plus tard.

Le fait que les futurs parents sachent le plus de choses possible sur le donneur semble donc moins relever d’une quête de l’enfant parfait que d’un désir de pouvoir l’informer sur ses origines. C’est l’approche d’Aurélie, 40 ans, et de sa compagne, qui ont choisi un donneur non anonyme pour leur première fille. Un critère déterminant pour elles : « C’est celui qui nous a paru le plus sincère et le plus posé. Ils sont souvent jeunes, ils sont payés». De l’autre côté, les donneurs qui choisissent de ne pas être anonymes mettent en avant le fait qu’ils ne veulent pas être « celui qui empêche de futurs enfants d’en savoir plus sur moi si ça les intéresse », comme le dit Gordon, 38 ans, qui donne régulièrement depuis trois ans. Tuffey, « bientôt 32 ans », a pris la même décision : « Quand j’aurai 50 ans, peut-être que quelqu’un me contactera. C’est excitant, je n’ai jamais rencontré une personne née d’un don de sperme et je ne sais pas ce qu’ils en pensent ». La très grande majorité des donneurs choisit encore de rester anonyme.

Andres, donneur non anonyme : « Les gens me demandent tout le temps ce que je ferai quand cinquante personnes viendront frapper à ma porte. Mais il y a une loi au Danemark qui dit que je ne suis pas le père».

Aujourd’hui, le principal obstacle à l’hégémonie totale du sperme danois sur le reste du monde est législatif : plus la PMA sera accessible un peu partout dans le monde, plus les banques de sperme s’enrichiront. Le lobbying est donc l’un des principaux moteurs du développement de Cryos, dans un premier temps pour harmoniser les politiques au niveau européen. « 25 % des ressources sont consacrées à faire plaisir aux autorités, enrage le PDG. C’est devenu un monstre de bureaucratie et il n’y a aucun consensus. Mais la reproduction ne peut pas être limitée par les frontières ». L’enjeu est d’obtenir au niveau international un élargissement des conditions d’accès à la PMA, c’est-à-dire à la parentalité : « Il faut garantir les droits parentaux pour tout le monde, quels que soient le nombre, le sexe ou la couleur des parents », martèle-t-il.

Et pour rendre le processus encore plus « naturel », le PDG compte sur les merveilles de la technologie : « On veut copier la vraie vie, qu’il soit possible de toucher la peau, sentir l’odeur du donneur, pourquoi pas marcher main dans la main avec lui, avoir un rapport sexuel avec lui, tout ça grâce à la réalité virtuelle. Et cela permettra peut-être aussi au donneur de choisir ». S’il y parvient un jour, au-delà de la prouesse technologique, un vrai pas conceptuel sera franchi. Car en l’état actuel des choses, même si des parents choisissent d’en savoir le plus possible sur leur donneur, leurs échanges avec lui se limitent à l’usage de ses paillettes. La philosophie de la loi française sur l’anonymat, et même de la version danoise plus souple, est que le donneur n’a aucun rôle social.

Avec son idée de réalité virtuelle, le PDG de Cryos vise explicitement le marché des femmes seules qui, croit-il, ont besoin de romantisme.

Quitter la version mobile