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Eugénie Bastié critique les dérives du mouvement #BalanceTonPorc dans son nouveau livre

balancetonporc

Début octobre 2017, une longue enquête est publiée dans le New York Times où sont racontées par le menu les frasques d’Harvey Weinstein, puissant producteur de cinéma qui fait la pluie et le beau temps à Hollywood. Les actrices, réputées ou moins connues, racontent comment elles auraient été les victimes de ce parrain du 7e art américain et dénoncent l’omerta et les protections dont Weinstein auraient bénéficié.

Puis tout s’enchaîne. Le mouvement #MeToo est largement relayé sur les réseaux sociaux permettant aux femmes, anonymes ou non, de partager leur expérience douloureuse avec des hommes. La France embraie et choisit la comparaison animalière pour balancer ses porcs. À chaque jour, son porc. Le phénomène devient viral et la libération de la parole s’organise même si les condamnations judiciaires tardent à tomber.

Un an après, la journaliste du Figaro Eugénie Bastié, dans un essai à contre-courant et iconoclaste, tente de comprendre ces mouvements. Un brin polémique et parfois agaçant dans la forme, l’ouvrage pointe les dérives de #MeToo et #BalanceTonPorc et s’inquiète d’une contre-révolution sexuelle. Entretien.

Un an après le déclenchement de l’affaire Weinstein et des mouvements #MeToo et #BalanceTonPorc, pourquoi avoir écrit cet ouvrage ?

Eugénie Bastié : L’idée m’est venue en janvier 2018 au moment où est parue la tribune des 100 femmes qui plaidaient pour une « liberté d’importuner ». J’ai trouvé très intéressant que le débat se mette en place entre d’un côté un féminisme anglo-saxon, puritain, radical et révolutionnaire, et d’un autre côté le vieux monde de la libération sexuelle ou de la séduction à la française. Je ne me reconnaissais ni dans l’un ni dans l’autre. J’ai refusé de signer cette tribune, le ton étant trop libéral-libertaire pour moi. En plus de cet affrontement, j’ai trouvé très pesant, voire inquiétant, le climat de censure qui pesait sur les œuvres artistiques : que ce soit la réécriture de Carmen à la relecture plus générale des œuvres occidentales sous le prisme unique du sexisme. C’est pourquoi j’ai voulu faire un essai qui prenne le contre-pied du militantisme en donnant une large place à la littérature.

Vous avez choisi un titre et un sous-titre volontiers polémiques. Peut-on polémiquer sur un sujet aussi sensible ?

Je ne trouve mon titre ni polémique ni provocateur. Mais je revendique, c’est certain, une forme de légèreté, car je crois que l’esprit de sérieux est la plaie de notre époque. Quand j’évoque l’ambivalence du désir, le jeu de la séduction et l’altérité radicale qu’implique la relation hommes-femmes, on me répond une litanie de statistiques sur les violences sexuelles. Je n’entends aucunement en nier la gravité, mais ce n’est pas sur ce terrain que je place ma réflexion.

Mon titre ne se veut pas une réhabilitation ou une défense du « porc », mais une référence au bouc émissaire de René Girard (qui rappelons-le n’est pas forcément innocent). J’ai voulu souligner la dimension cathartique et mimétique du mouvement MeToo. Comment, tout d’un coup, tout le monde s’est focalisé sur un seul homme : Harvey Weinstein. Comment le fait divers est devenu événement historique. Comment cet homme est devenu le visage même de la domination masculine de l’Occident. Comme le dit Girard, le bouc émissaire a des particularités pour devenir le bouc émissaire. Weistein possédait tous les stigmates de l’Occident : un mâle blanc de plus de 50 ans, hétérosexuel, puissant et riche.

Quand vous dites, sur France Inter, qu’on ne meurt pas d’une main aux fesses, vous savez que ça va faire polémique, voire que cela va choquer ?

D’abord, je ne l’ai pas dit, c’est Léa Salamé qui cite une phrase de mon livre que je voudrais citer en intégralité ici : « Il n’est jamais très agréable de prendre la défense de l’indélicatesse contre la bêtise, de la vulgarité piteuse contre la vertu impitoyable. Toutefois, à rebours des thuriféraires de #MeToo, je crois qu’une main aux fesses n’a jamais tué personne contrairement aux bonnes intentions qui, elles, pavent l’enfer des utopies. » J’assume : je ne minimise pas le harcèlement, mais oui, je hiérarchise les souffrances face à un torrent victimaire qui emporte tout sans nuances. Notre époque refuse de distinguer.

Faites-vous une différence entre #BalanceTonPorc et #MeToo ?

#MeToo invite les femmes à partager leur témoignage. Cela peut paraître bénéfique. Alors que #BalanceTonPorc apparaît comme un appel à la délation pure. On nous demande de jeter en pâture notre porc, comme si chacune de nous en avions à disposition. Paradoxalement, si BalanceTonPorc est plus violent que #MeToo dans la forme, le second a été plus radical que le premier. Aux États-Unis, #MeToo a été beaucoup moins précautionneux de la présomption d’innocence. La France est un bastion de résistance à ce lynchage, notamment grâce à nos lois et notre culture latine catholique. Finalement, #MeToo est un « moment néo-protestant » au sens où l’entend Régis Debray : culture de la transparence, manichéisme, et contractualisation du désir en sont les ingrédients.

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